Contes de Canterburry : le manciple

Geoffrey Chaucer es un escritor y poeta inglés que nació en Londres en la década de 1340 y murió en 1400 en esa misma ciudad. Su obra más famosa es cuentos de Canterbury. los cuentos de Canterbury son, con Sire Gauvain y el Caballero Verde (de una persona anónima) y Pedro el labrador (de William Langland), les toutes premières grandes œuvres de la littérature anglaise. Voici le premier conte : le manciple.

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Contes de Canterburry : Le conte du manciple

Prologue du Manciple.

Ci suit le prologue du Conte du Manciple.

Ne savez-vous pas où se trouve un petit village
qui s’appelle Bob-up-and-down,
sous la forêt de Blean, sur le chemin de Canterbury.
Là notre hôte se mit à plaisanter et à railler
et dit : « Messeigneurs, qu’est ceci ! le grison est embourbé !
N’y a-t-il personne qui, pour or ni pour prière,
ne veuille réveiller notre compagnon, le traînard là-bas ?
Un voleur pourrait tout à l’aise le détrousser et le lier,
voyez comme il somnole ! voyez, palsambleu,
10 s’il ne va pas sur l’instant tomber de cheval.
Est ce là un cuisinier de Londres, la peste soit de lui ?
qu’on l’amène ici, il connaît sa pénitence,
car il doit nous dire un conte, sur ma foi !
quand même son conte ne vaudrait pas une botte de foin !
Réveille-toi, cuisinier (s’écria-t-il), que Dieu t’afflige !
Quel mal as-tu pris que tu dormes dès le matin ?
As-tu eu des puces toute la nuit, ou es-tu saoul,
ou as-tu besogné quelque garce toute la nuit,
que tu ne puisses tenir haute la tête ? »
20 Le cuisinier qui était toute pâle et nullement rouge,

dit à notre hôte : « Dieu me bénisse,
je me sens par tout le corps une telle pesanteur,
je ne sais pourquoi, que j’aimerais mieux dormir
que de boire le meilleur gallon de vin de tout Cheapside ».
— « Eh bien (s’écria le manciple), si cela t’est agréable
à toi, messire cuisinier, sans déplaire à aucune personne
qui chevauche ici en cette compagnie,
et si notre hôte le veut bien, en sa courtoisie,
je t’excuserai pour le moment de dire ton conte ;
30 car, en bonne foi, ton visage est bien pâle,
tes yeux aussi sont brouillés, il me semble,
et, j’en suis sûr, ton haleine pue l’aigre,
ce qui montre bien que tu n’es pas en bon état.
Ce n’est pas moi, certes, qui vais te flatter.
Regardez-le bâiller, là, l’ivrogne ;
ne dirait-on pas qu’il veut nous avaler du coup ?
Ferme la bouche, l’ami, par la race de ton père !
Que le diable d’enfer mette le pied dedans !
Ta maudite haleine nous empoisonnera tous.
40 Fi, le pourceau qui pue, fi, que honte t’advienne !
Eh ! prenez garde, messires, à ce gaillard-là.
Or ça, mon doux seigneur, voulez-vous courir le quintan ?
Pour ce jeu je crois que vous êtes tout dispos !
Je pense que vous avez bu du vin de singe,
et c’est alors que les hommes s’amusent d’une paille. »
À ce discours le cuisinier devint colère et furieux,
et contre le manciple il secoua sa tête lourde,
faute de pouvoir parler, et se jeta à bas de son cheval,
et il resta à terre, jusqu’à ce qu’on le relevât ;
50 ce fut là belle chevauchée de cuisinier !
Hélas ! que ne s’était-il pas tenu à sa cuiller à pot !
Et avant qu’il ne fut de nouveau en selle,
il fallut grande poussée de ci de là
pour le soulever, et force soins et peine,
tant était peu maniable ce pauvre fantôme blême.

Et notre hôte s’adressa alors au manciple :
« Puisque la boisson a soumis cet homme
à sa domination, sur mon salut,
je pense qu’il dirait mal son conte.
60 Car, que ce soit du vin, ou de la bière vieille ou fraîche
qu’il ait bu, il parle du nez,
et renifle fort, et enfin il a un rhume en la tète.
Il a aussi plus qu’il ne peut faire
pour se garder lui et son cheval du bourbier ;
et s’il tombe de son cheval tout à l’heure,
alors nous aurons assez à faire
à soulever son lourd corps d’ivrogne.
Dis-nous ton conte, de lui je n’ai cure.
Mais pourtant, manciple, sur ma foi, tu es bien imprudent
70 de lui reprocher ainsi ouvertement son vice,
un autre jour il pourra par aventure
te réclamer et te faire revenir au leurre ;
je veux dire qu’il parlera de petites choses,
que, par exemple, il épluchera tes comptes,
qui ne seraient pas honnêtes, si l’on en venait à la vérification. »
— Oh ! (s’écria le manciple), ce serait un’grand malheur !
Il pourrait à son aise m’attirer dans le piège.
J’aimerais encore mieux payer le prix de la jument
qu’il monte, que d’engager cette lutte avec lui ;
80 je ne veux pas l’irriter, vrai comme Dieu m’assiste !
Ce que j’ai-dit, je l’ai dit pour rire ;
et savez-vous une chose ? j’ai ici dans une gourde
une gorgée de vin, oui da, et d’un fameux cru,
tout de suite vous allez voir une bonne plaisanterie.
Ce cuisinier eu boira, si je peux ;
sous peine de mort, il ne me dira pas non ! »
Et certes, s’il faut dire ce qui se passa,
dans ce vaisseau le cuisinier but ferme, hélas !
quel besoin en avait-il ? Il en avait bu bien assez déjà
90 Et quand il eut soufflé dans ce cor,
il rapporta la gourde au manciple ;
et de ce breuvage le cuisinier fut merveilleusement content,
et l’en remercia de telle façon qu’il put.

Alors notre hôte se mit à rire aux éclats, que c’était merveille,
et dit : « Je le vois bien, il est nécessaire,
partout où nous allons, d’emporter bonne boisson avec nous ;
car elle tournera la rancœur et le déplaisir
en bon accord et affection, et apaisera plus d’une injure.
Ô Bacchus, béni soit ton nom,
100 toi qui peux ainsi changer en jeu des choses sérieuses !
Honneur et grâces soient rendus à ta divinité !
Sur ce sujet, vous ne m’en ferez pas dire plus long.
Dis-nous ton conte, manciple, je te prie ! »
« Soit ! messire ; or (dit l’autre), écoutez ce que j’ai à dire ».

Ainsi finit le prologue du Manciple.
Conte du Manciple.
Ici commence le Conte du Manciple sur le Corbeau.

Quand Phébus demeurait ici-bas sur cette terre,
comme les vieux libros en font mention,
c’était le plus gaillard bachelier
du monde entier, et aussi le meilleur archer.
Il tua Python le serpent, tandis que celui-ci
110 dormait étendu en plein soleil certain jour ;
et bien d’autres nobles exploits
accomplit-il avec son arc, comme on peut le lire dans les livres.
Il savait jouer de tout instrument de musique,
et chanter, que c’était une mélodie
d’entendre le son de sa voix claire.
Certes le roi de Tebas, Amphion,
qui par son chant emmura cette ville,
ne sut jamais chanter moitié aussi bien que lui.
De plus c’était l’homme de plus belle mine
120 qui soit ou fut depuis le commencement du monde.
Quel besoin y a-t-il de décrire ses traits ?
car en ce monde nul être vivant n’a été si beau.
Il était avec cela confit en noblesse,

en honneur et en parfait mérite.
Notre Phébus qui était la fleur des bacheliers,
aussi bien en largesse qu’en chevalerie,
pour son divertissement, en signe aussi de sa victoire
sur Python, comme le raconte l’histoire,
avait accoutumé de porter en sa main un arc.
130 Or ce Phébus avait dans sa maison un corbeau,
que dans une cage il soignait depuis plus d’un jour,
et il l’avait dressé à parler, comme on dresse un geai.
Blanc était ce corbeau, comme l’est un cygne blanc de neige,
et il savait bien contrefaire le parler de tout homme,
quand il rapportait une histoire.
Avec cela, dans le monde entier nul rossignol
ne pouvait, à cent mille fois près,
chanter d’une voix si merveilleusement plaisante et belle,
Or notre Phébus avait dans sa maison sa femme
140 qu’il aimait par-dessus sa vie,
et nuit et jour se montrait diligent
à lui plaire et à lui faire hommage,
à cela près, s’il faut que je dise vrai,
qu’il était jaloux et aurait bien voulu la garder de près,
car il lui était odieux d’être dupé ;
et c’est le sentiment de tout homme en cette condition ;
mais c’est bien en vain, car les précautions sont de nul effet.
Une honnête femme, qui est pure de fait et d’intention,
ne doit pas être tenue en surveillance, assurément ;
150 et, en vérité, c’est un labeur inutile
de surveiller une libertine, car cela ne se peut.
Je tiens que c’est une véritable folie
– de perdre sa peine à surveiller les femmes ;
ainsi l’ont écrit les clercs d’autrefois en leur vie.
Mais maintenant au sujet, tel que je l’ai commencé.
Le noble Phébus fait tout ce qu’il peut
pour lui plaire, supposant par telles plaisances,
et en raison de sa bravoure et de sa conduite,
que nul autre ne le remplacerait dans les grâces de sa femme ;

160 mais, Dieu m’est témoin, il n’est pas au pouvoir de l’homme
de maîtriser l’instinct dont la nature
a naturellement doué une créature.
Prends un oiseau et mets-le dans une cage
et emploie tous tes efforts et tes soins
à le nourrir tendrement de vivres et de breuvage,
de toutes les friandises auxquelles tu peux songer,
et tiens-le aussi proprement que tu le pourras ;
sa cage d’or aura beau être belle,
cet oiseau préférera vingt mille fois mieux
170 aller dans une forêt qui sera sauvage et froide
manger des vers et autre vile pâture.
Car cet oiseau s’appliquera toujours
à échapper de sa cage, s’il le peut ;
c’est sa liberté que cet oiseau désire toujours.
Prenez un chat, nourrissez le bien de lait
et de chairs tendres, et faites-lui une couche de soie ;
s’il voit une souris passer près du mur,
aussitôt il laisse là lait, chair et tout,
et toutes les friandises qui sont dans la maison,
180 tel appétit il a de dévorer une souris.
Voyez, c’est qu’ici le désir exerce sa domination,
et que l’appétit chasse la sagesse.
Une louve aussi a nature de vilain ;
le loup le plus grossier qu’elle pourra trouver,
ou du plus mauvais renom, est celui qu’elle prendra,
au temps où elle aura désir d’un compagnon.
Tous ces exemples je les cite pour les maris
qui sont infidèles et nullement pour les femmes.
Car les hommes ont toujours un appétit charnel
190 d’avoir jouissance de viles créatures,
plutôt que de leurs épouses, si belles soient-elles,
ou si fidèles ou si débonnaires.
La chair aime tant la nouveauté (mal lui en prenne !)
que nous ne pouvons trouver plaisir à rien
qui tende tant soit peu à la vertu.
Phébus, qui ne pensait à aucune fraude,
était trompé malgré tous ses beaux mérites ;

car au-dessous de lui elle en avait un autre,
homme de petite réputation,
200 indigne en comparaison de Phébus.
Le dommage n’en est que plus grand ; telle chose arrive souvent,
dont naissent bien des maux et des misères.
Adonc il advint, pendant l’absence de Phébus,
que sa femme fît tôt quérir son bon ami ;
son bon ami ? certes, le terme est peu courtois,
pardonnez-le moi, je vous en supplie.
Le sage Platon dit, comme vous pouvez le lire,
que le mot doit nécessairement convenir au fait ;
si l’on veut raconter proprement une chose,
210 il faut que le mot soit le cousin de l’acte.
Je suis un homme au franc parler, je le dis tout net,
il n’y a point, vraiment, de différence
entre une femme qui est de haut lignage,
si elle fait folie de son corps,
et une pauvre fille ; point d’autre que celle-ci
— s’il advient qu’elles se conduisent mal toutes les deux —
à savoir que la femme noble, de haute condition,
sera appelée sa dame par l’amoureux ;
et parce que l’autre est une pauvre femme,
220 elle sera appelée sa garce ou sa bonne amie.
Et, Dieu m’est témoin, mon cher frère,
que les hommes mettent l’une aussi bas que gît l’autre.
De même, entre un tyran sans titre
et un brigand ou un voleur de grand chemin,
j’affirme aussi qu’il n’y a point de différence.
C’est à Alexandre que fut dite cette vérité :
que, parce que le tyran a une plus grande puissance
pour tuer d’un coup par la force de son armée,
et brûler maisons et foyers, et faire partout le désert,
230 voilà pourquoi il est appelé capitaine ;
et parce que le brigand n’a qu’une petite bande

et ne peut faire autant de mal que lui,
ni réduire un pays à un tel degré de misère,
les hommes l’appellent brigand ou voleur.
Mais, comme je suis un homme mal versé dans les textes,
je ne vous citerai point de texte à l’appui ;
je reviens à mon conte, tel que je l’ai commencé.
Quand la femme de Phébus eut fait quérir son bon ami,
ils se livrèrent aussitôt à leur plaisante folie.
240 Le blanc corbeau qui était toujours suspendu dans sa cage,
vit leur besogne et ne dit pas un mot.
Et quand Phébus le seigneur fut de retour,
le corbeau chanta : « Coucou ! coucou ! coucou ! »
« Eh quoi, l’oiseau (dit Phébus), quelle chanson nous chantes tu ?
N’avais-tu pas accoutumé à chanter si joyeusement
que pour mon cœur c’était une jouissance
d’ouïr ta voix ? Hélas, quelle chanson est la tienne ! »
— « Par Dieu (dit l’autre), je ne chante pas faux ;
Phébus (dit-il), malgré ton mérite,
250 malgré toute ta beauté et ta noblesse,
malgré toutes tes chansons et toutes tes musiques,
malgré toutes tes attentions, ton œil a un bandeau
que t’a mis un homme de petite réputation,
qui ne vaut près de toi, si l’on fait comparaison,
pas le prix d’un moucheron ; j’en réponds sur ma vie !
car sur ton lit je l’ai vu caresser ta femme. »
Que voulez-vous de plus ? le corbeau lui eut tôt dit,
par des signes certains et de franches paroles,
comment sa femme avait eu son déduit,
260 lui infligeant grand’honte et grande vilenie ;
et lui répéta qu’il avait vu la chose de ses yeux.
Phébus se détourna vivement,
il lui semblait que son cœur de douleur éclatait en deux ;
il banda son arc, y posa une flèche,
et dans sa colère lors il tua sa femme.
Voilà l’événement, il n’y a plus rien à dire ;
dans sa douleur il brisa ses instruments de musique,
et harpe et luth et rebec et psaltérion,
et enfin il brisa ses flèches et son arc.

270 Et après cela il parla ainsi au corbeau :
« Traître (s’écria-t-il), à la langue de scorpion,
c’est toi qui m’as réduit au désespoir !
Hélas ! pourquoi suis-je né ? que ne suis-je pas mort ?
Ô femme chérie, ô joyau de délices,
toi qui m’étais si dévouée et avec cela si fidèle,
te voilà étendue morte à présent, la figure décolorée,
toute innocente, j’oserais en faire le serment, en vérité.
Ô main précipitée qui as commis une erreur si noire ;
ô esprit dérangé, ô colère irréfléchie,
280 qui dans son aveuglement frappes l’innocent !
Ô méfiance, pleine de faux soupçons,
où étaient ton sens et ta sagesse ?
Ô hommes, prenez garde tous à la précipitation ;
ne croyez rien sans témoignages assurés ;
ne frappez pas trop tôt, avant de savoir pourquoi,
et réfléchissez bien et sagement,
avant de faire une exécution,
dans votre colère, sur un soupçon.
Hélas ! un millier de gens ont été, par une colère trop prompte
290 A jamais détruits, et sont tombés dans le bourbier.
Hélas ! de chagrin je veux me tuer ! »
Et se tournant vers le corbeau : « Ô perfide voleur (dit-il),
je veux te payer sur l’heure ton conte mensonger !
tu chantais naguère comme un rossignol ;
maintenant, perfide voleur, tu perdras ta voix,
et aussi tes plumes blanches jusqu’à la dernière,
et jamais de toute ta vie tu ne parleras plus.
C’est ainsi que l’on doit se venger d’un traître ;
toi et ton engeance, vous serez éternellement noirs,
300 et vous ne ferez jamais entendre de doux chants,
mais vous crierez sans cesse pour annoncer tempête et pluie,
en témoignage que c’est à cause de toi que ma femme est tuée. »
Et sur le corbeau il se précipita, et cela sans tarder,
et lui arracha ses blanches plumes jusqu’à la dernière,
et le rendit noir et le priva de tout son chant
et aussi de sa parole et le jeta par la porte
au diable, à qui je le laisse ;

et c’est pour ce fait que tous les corbeaux sont noirs.
Messeigneurs, par cet exemple, je vous en prie,
310 soyez avertis, et faites attention a ce que je dis :
ne racontez jamais de votre vie à nul homme
comment un autre a habillé sa femme ;
il vous haïra mortellement, pour sûr.
Dom Salomon, comme le rapportent de sages clers,
enseigne à l’homme à bien retenir sa langue ;
mais, je l’ai déjà dit, je ne sais point les textes.
Mais néanmoins c’est ainsi que m’enseignait ma mère :
« Mon fils, songe au corbeau, au nom de Dieu ;
mon fils, garde bien ta langue et tu garderas ton ami.
320 Une méchante langue est pire qu’un démon ;
Mon fils, les hommes peuvent exorciser un démon.
Mon fils, Dieu dans son infinie bonté,
entoura ta langue d’une muraille de dents et aussi de lèvres,
afin que l’homme réfléchît à ce qu’il allait dire.
Mon fils, bien souvent, pour avoir trop parlé,
plus d’un homme s’est perdu, comme l’enseignent les clercs,
mais pour de brèves paroles prononcées avec réflexion
nul ne vient à mal, à parler généralement.
Mon fils, tu dois modérer ta langue
330 en tout temps, sauf quand tu t’efforces
de parler de Dieu, en adoration et prière.
La prime vertu, fils, si tu veux l’apprendre,
c’est de modérer et bien retenir ta langue ; —
c’est ainsi qu’apprennent les enfants quand ils sont jeunes. —
Mon fils, d’une abondance de paroles mal avisées
où moins de paroles auraient bien suffi,
il naît abondance de maux, ainsi qu’on me l’a dit et enseigné.
Dans les propos abondants le péché ne manque point.
Sais-tu à quoi sert une langue précipitée ?
340 Tout comme une épée coupe et tranche
un bras en deux, cher fils, tout de même
une langue coupe en deux l’amitié.
Un bavard est abominable devant Dieu ;

lis Salomon, si sage et si digne d’honneur ;
lis David en ses psaumes, lis Sénèque.
Mon fils ; ne parle point, mais fais un signe de tête.
Prétends que tu es sourd, si tu entends
un bavard parler d’un sujet périlleux.
Le Flamand dit, et apprends cela, s’il te plaît,
350 que court bavardage procure longue paix.
Mon fils, si tu n’as dit aucune mauvaise parole,
tu n’auras pas besoin de craindre la trahison ;
mais celui qui a parlé mal à propos, j’ose bien le dire,
il ne peut aucunement rappeler son mot.
Chose qui est dite, est dite ; et elle s’envole,
bien qu’on s’en repente, ou qu’on en ait plaisir ou peine.
On est l’esclave de celui à qui on dit
une histoire, dont on a maintenant bien du regret.
Mon fils, prends garde et ne sois pas le premier auteur
360 de nouvelles, qu’elles soient vraies ou fausses.
Partout où tu iras, chez les grands ou les humbles,
retiens bien ta langue et pense au corbeau. »

Ci finit le conte du Manciple sur le Corbeau.