Marie de France : Eliduc

Voici le poème (les lais) de Marie de France concernant le mythe arthurien. En voici la version conté en français moderne. Le douzième lais est : Eliduc.

Eliduc

Contenus

Eliduc

Je vais franchement réciter un très-ancien Lai breton, et je le rapporterai tel que je l’ai appris, sans y rien changer.

Il étoit en Bretagne un chevalier brave, courtois et généreux appellé Eliduc, qui n’avoit pas son pareil dans le pays. Il avoit épousé une femme bien née, aussi aimable que sage qui faisoit son bonheur. Ils s’aimoient beaucoup quoiqu’ils fussent mariés depuis longtemps. Mais il advint que la guerre ayant été déclarée, Eliduc fut obligé d’aller combattre en pays étranger. Il y fit laconnoissance d’une jeune personne d’une beauté rare, nommée Guillardun, laquelle étoit fille d’un roi et d’une reine. La femme d’Eliduc étoit appelée Guildeliiec dans la Bretagne, aussi le Lai est-il intitulé de Guikleluec et de Guillardun après avoir porté le titre de Lai d’Eliduc. Mais ce titre a été changé à cause des deux dames. Quoi qu’il en soit je vous dirai la vérité à l’égard de l’aventure qui a fourni le sujet de ce Lai.

Eliduc avoit pour seigneur un des rois de la Petite-Bretagne qui l’aimoit tendrement, à cause des services qu’il lui avoit rendus. Dès que le roi alloit en voyage , Eliduc prenoit le commandement de la terre qu’il gouvernoit sagement. Malgré tous les services qu’il rendoit, Eliduc eut à souffrir bien des chagrins. Il avoit le droit de chasse dans tous les bois de son seigneur, et il ne se seroit pas trouvé un forestier assez hardi pour le contredire ou pour murmurer de ce qu’il chassoit sur les plaisirs dn roi. Cependant des jaloux firent des rapports infidèles au prince qui se brouilla avec son favori. Eliduc dont la faveur avoit excité l’envie des courtisans fut accusé et bientôt congédié de la cour, sans motifs apparents.

C’est en vain qu’il pria le roi de lui accorder un entretien particulier pour lui prouver son innocence ; le prince ne répondit jamais à sa demande, et le chevalier voyant que ses démarches étoient inutiles, prit le parti de quitter la cour et de revenir chez lui. Sitôt qu’il est de retour, il mande tous ses amis, il les prévient qu’il ne peut connoître les motifs de son seigneur pour lui en vouloir, d’autant plus qu’il l’a fidèlement servi. J’étois loin de m’attendre à pareille récompense, mais ma position prouve la vérité du proverbe du villain qui dit, qu’un homme sage et instruit ne doit jamais disputer avec son cheval de charrue, et ne doit jamais compter sur la reconnoissance de son prince ; le vassal doit à ce dernier la fidélité, comme à ses voisins des services d’amitié.

Le chevalier prévint ses amis. qu’il alloit se rendre dans le royaume de Logres ; pendant Son absence sa femme gouvernera sa terre et il les prie de vouloir bien l’aider de tout leur pouvoir. Les amis d’Eliduc eurent le plus grand chagrin de son départ. Il emmène avec, lui dix chevaliers. Sa femme vient l’accompagner et la séparation des deux époux est fort triste. Eliduc promet à sa femme de ne jamais l’oublier et de l’aimer toujours. Il arrive à un port de mer où il s’embarque, et vient descendre dans le Totenois, pays gouverné par plusieurs princes qui se faisoient la guerre entre eux.

Du côté d’Excester, ville de la même province, étoit un prince très puissant mais fort vieux qui n’avoit d’autre héritier qu’une fille en âge d’être mariée. Il étoit en guerre avec un prince, son voisin, parce qu’il lui avoit refusé la main de sa fille, et l’ennemi venoit souvent ravager sa terre. En attendant sa fille- étoit retirée dans un château fortifié, de manière que les guerriers chargés de le défendre , n’avoient à redouter ni surprise ni toute autre espèce d’attaque. Dès que notre chevalier fut instruit de la position du vieillard, il ne veut pas aller plus avant et il séjourne dans le pays.

Eliduc examine quel est le prince qui a le plus souffert des ravages » des troupes pour lui offrir ses services et se mettre à sa solde. C’étoit le roi père de la demoiselle. Il lui fait mander par l’un de ses écuyers, qu’il avoit quitté sa patrie pour venir dans son royaume. Si vous voulez me retenir avec mes chevaliers, faites-moi délivrer un sauf-conduit pour venir vous trouver. Le roi reçut parfaitement les messagers ; il appelle son connétable , lui ordonne de prendre le plus grand soin des nouveaux arrivés, afin qu’ils ne manquent de rien, et de veiller à ce que l’argent qui pourroit leur être nécessaire leur soit délivré sur-le-champ. Le sauf-conduit est signé et aussitôt expédié à Eliduc qui l’ayant reçu, s’empresse d’arriver.

Le roi reçut à merveille le chevalier et le combla d’amitiés. Il fut logé chez un des bons bourgeois de la ville qui lui céda son plus bel appartement. Eliduc vécut fort honorablement et invitoit à sa table tous les pauvres chevaliers. Il défendit à ses gens sous les peines les plus sévères, de ne rien exiger des habitants pendant les quarante premiers jours, soit en fournitures soit en argent. Eliduc étoit arrivé depuis trois jours seulement, lorsque les sentinelles firent savoir qur les ennemis s’avançoient. Répandus dans le pays, leur dessein étoit de se rallier pour faire le siège de la ville. Sitôt qu’Eliduc apprend la nouvelle, il s’arme avec ses compagnons et marche à la tête de quatorze chevaliers seulement. Les autres étoient ou blessés ou faits prisonniers.

Les hommes qui suivoient Eliduc et qui marchoient à l’ennemi, lui disent : Seigneur, nous n e vous abandonnerons jamais et nous suivrons toujours vos pas et votre exemple. C’est bien mes amis ; aucun de vous ne pûurroit-il m’enseigner un pas d’armes dangereux pour le tenant, mais d’où l’on puisse faire beaucoup de mal à l’ennemi? Je ne suis pas d’avis que nous l’attendions ici, la place ne me semble pas assez bonne et nous y conquerrions peu d’honneur. Un des guerriers répandit : Seigneur, dans ce bois est un sentier situé près d’un chemin fort étroit qui doit servir de retraite à l’ennemi lorsque nous l’aurons battu.

Ses chevaliers s’en retournent fort souvent après s’être fait désarmer. Je pense que par ce moyen, il seroit facile d’en faire un grand carnage. Mes amis, reprit Eliduc, ce moyen demande à être examiné sérieusement, parce qu’il offre trop de chances. Vous êtes tous hommes du roi et vous devez le servir fidèlement. Promettez-moi de me suivre et de faire ce que je ferai, j’ose vous promettre qu’il ne vous arrivera rien de fâcheux et que je pourrai vous servir utilement. Les chevaliers vont se cacher dans le bois près de la route, en attendant l’arrivée de l’ennemi.

Eliduc enseigne et explique à ses gens la manière de l’attaquer. Quand ils furent venus à l’endroit le plus étroit, Eliduc fait ,entendre son cri d’armes et recommande à «es compagnons d’agir ainsi qu’ils en étoient convenus. L’ennemi placé dans une mauvaise position, se présente et surpris d’étonnement à la vue des mesures qui avoient été prises, il est obligé de se retirer en laissant son counestable parmi les prisonniers qui furent remis aux écuyers et dont le nombre s’élevoit à cinquante-cinq. Je ne parle pas de la prise des chevaux, des équipages et du butin.

Les vainqueurs s’en retournent tous joyeux du gain de la journée. Le roi monté sur une haute tour, craignoit pour ses hommes; il se plaignoit d’Eliduc, qu’il soupçonnoit de l’avoir abandonné. Il voit revenir une troupe nombreuse chargée de dépouilles. Et parce que le nombre de ses hommes qui venoient à la ville, étoit beaucoup plus considérable qu’à la sortie, le roi ne les reconnut pas. Dans le doute où il étoit, il donne l’ordre de fermer les portes, fait monter ses soldats sur les murs pour se défendre contre les arrivants; par bonheur ces ordres sont inutiles. Un écuyer envoyé à la découverte, revient et fait connoître les détails de la victoire remportée par Eliduc ; il raconte la marche qu’il avoit suivie, comment il avoit fait à lui seul, outre le connestable, vingt-neuf prisonniers sans compter les morts et les blessés.

Le roi se réjouit fort à cette nouvelle, et descendant aussitôt de la tour, il vient au-devant d’Eliduc, le félicite sur son succès et lui remet les prisonniers pour en tirer rançon. Eliduc distribue à ses compagnons d’armes tout le butin, et leur abandonna entièrement la part qui lui revenoit ; il ne retint pour lui que trois chevaliers; prisonniers dont il avoit remarqué la valeur pendant le combat. Le roi plein d’estime pour Eliduc , le garda un an avec ses compagnons d’armes et au bout de ce temps le monarque, le fit gardien de sa terre. .

Au courage, à la courtoisie, à la sagesse, à la générosité, Eliduc joignoit la beauté. La fille du roi qui avoit entendu parler de ses exploits, lui envoya un de ses chambellans) pour le prier de la venir voir et de lui faire le récit de ses hauts faits; elle lui témoignoit aussi son étonnement sur ce qu’il n’étoit pas encore venu la visiter. Eliduc répond qu’il se rendra chez la princesse et qu’il fera sa volonté. Il monte sur son bon cheval, suivi d’un seul chevalier, et arrive chez la demoiselle. Avant d’entrer, Eliduc prie le chambellan de prévenir la princesse de son arrivée. Celui ci, d’un air joyeux, revient lui annoncer qu’il est attendu avec impatience.

Eliduc se présente modestement devant Guillardon, la belle demoiselle, qu’il remercie de l’avoir demandé et il en est fort bien accueilli. Elle prend le chevalier par la main et le conduit près d’un lit où elle le fait asseoir à côté d’elle. Après avoir parlé de choses et d’autres, la demoiselle considéra fort attentivement la figure, la taille et la démarche du chevalier qu’elle trouve sansdéfaut. Amour lui lance une flèche qui l’invite à l’aimer ; puis ensuite elle pâlit, elle soupire et n’ose avouer son martyre, dans la crainte de perdre l’estime de son vainqueur. Après une longue conversation, Eliduc prend congé de la belle qui desiroit le retenir, puis il revint à son hôtel tout soucieux et pensif.

Il se rappeloit avec plaisir le son de voix et les soupirs de la princesse. Il se repent de ne l’avoir pas vue plus souvent depuis qu’il est dans le pays. Puis ensuite il se reprend en songeant, à sa femme à laquelle il a fait la promesse de rester fidèle. Mais la belle veut faire de lui son ami. Jamais elle ne trouva un chevalier plus digne de son amitié et tous ses soins seront employés pour le conserver. La nuit se passa dans ces réflexions, et, de son côté, la princesse ne put fermer les yeux. Elle se lève de grand matin, appelle son chambellan et le conduisant vers une fenêtre, elle lui fait part de l’état de son cœur.

Il faut en convenir, je suis bien malheureuse et je ne sais que faire. J’aime tant le chevalier que j’en perds le repos et le sommeil. S’il veut m’aimer loyalement et me donner son cœur, mon bonheur sera.de lui plaire. D’ailleurs quel heureux avenir pour lui, il sera roi de cette terre qu’il gouvernera sagement, ; S’il venoit à ne pas m’aimer ? Ah! j’en mourrois de douleur. Quand la princesse eut terminé ses plaintes, le chambellan lui donna un conseil fort sage. Madame , puisque vous’ aimez le chevalier, assurez-vous s’il partage votre amour.

Vous lui manderez que vous lui envoyez soit une ceinture, un ruban ou une bague ; s’il reçoit ce cadeau avec transport et qu’il soit joyeux de l’avoir, vous êtes; sûre qu’il partage vos sentiments ; il n’est sous le ciel aucun souverain qui ne fût au comble de la joie, si vous le vouliez aimer. La demoiselle après avoir écouté son chambellan lui répondit : Comment pourrai-je avoir la certitude d’être aimée ? Je n’ignore pas qu’on n’a jamais vu faire pareille proposition à aucun chevalier. Dieux que, je serois malheureuse s’il venoit à se moquer de-moi.

Pourquoi n’existe-t-il pas des signes certains pour lire dans le cœur humain? Allons, allons, mon ami, préparez – vous. Madame, je suis prêt. Vous irez de ma part saluer mille fois le chevalier ; vous lui remettrez cet anneau d’or et ma ceinture. Le chambellan part et peu s’en faut que la princesse ne le rappelle; mais elle le laisse aller et se désole en attendant son retour. Que je suis malheureuse de m’être attachée à un étranger , car j’ignore sa naissance et s’il restera longtemps dans le royaume. Je serai donc dans la douleur, il faut en convenir, j’ai agi bien légèrement.

Je lui parlai hier pour la première fois et aujourd’hui je le requiers d’amour. Sans doute qu’il va me blâmer ; non , il est brave, il est galant sans doute et me saura gré de ma démarche. S’il ne veut pas m’écouter , je me regarde comme la plus infortunée des femmes, jamais je n’aurai de plaisir en ma vie. Dans l’intervalle que la princesse se désoloit, le chambellan se hâtoit d’exécuter sa commission. Il arrive chez Eliduc, le salue de la part de sa maîtresse, lui présente l’anneau et la ceinture qu’il étoit chargé de lui remettre. Le chevalier remercie le chambellan, se met l’anneau au doigt et attache la ceinture autour de son corps.

Le chevalier ne dit plus rien, mais il offre de l’or au chambellan qui après l’avoir remercié s’en retourne sur-le-champ pour rendre compte de son message. Il trouve la princesse dans son appartement, la salue et la remercie au nom du chevalier. Eh bien, dit-elle , ne me cachez rien, Eliduc veut-il partager mon amour. Je le pense , madame, je crois le chevalier trop sincère et trop galant pour vous tromper. En arrivant dans sa maison je l’ai salué de votre part et lui ai remis votre présent. Il a ‘mis aussitôt votre bague à son doigt et votre ceinture autour du corps , puis ensuite je l’ai quitté.

Peut-être suis-je sacrifiée ; a-t-il eu l’air d’être satisfait ? Madame, je ne sais, mais s’il eût rejeté votre prière, il eût refusé vos présents. Tu sembles en vérité tourner cela en plaisanterie, je suis presque certaine qu’il ne croit pas aux sentiments que j’ai pour lui. Cependant je ne lui ai fait d’autre mal que de l’aimer tendrement. S’il venoit à me haïr, j’en mourrois de douleur. Jusqu’à ce qu’il vienne, je ne veux rien lui mander soit par toi, soit par d’autres. Je lui montrerai la force de mon amour; malheureusement j’ignore s’il restera longtemps encore parmi nous.

Madame, je sais que le roi l’a retenu par serment pour une année. Vous avez alors toute la latitude de vous voir et de vous parler. Quand la princesse apprit que son amant devoit rester, elle se réjouit de cette nouvelle. De son côté Eliduc souffroit beaucoup depuis l’instant où il avoit connu la jeune demoiselle dont il étoit fort amoureux. Dès ce moment, il n’eut aucun plaisir; il pensoit toujours à Guillardon, et le souvenir de la promesse qu’il avoit faite à sa femme en la quittant, venoit empoisonner son bonheur. Eliduc vouloit conserver la fidélité à son épouse , mais les charmes de Guillardon faisoient évanouir toutes ses résolutions. Il avoit la liberté de la voir, de lui parler, de l’embrasser, mais il ne fit jamais rien qui pût tourner au déshonneur de son amie, tant pour garder sa promesse envers sa femme, que parce qu’il étoit à la solde du roi.

Eliduc ne peut supporter les peines qu’il endure; suivi de ses compagnons, il se rend au château pour aller parler au roi près duquel il verra son amie. Le monarque venoit de diner; et à l’issue du repas, il avoit été se reposer dans les appartements de la princesse. Il faisoit même une partie d’échecs avec un chevalier qui revenoit d’outre mers. Guillardon se tenoit près des joueurs afin de profiter de leur exemple. Eliduc entre dans cet instant. Le roi lui fait beaucoup d’amitié et l’invite à s’asseoir à ses côtés. Appelant ensuite sa fille, il lui dit : Damoiselle, vous devriez vous lier avec ce chevalier et lui porter honneur; car pour la bravoure , on ne trouveroit pas son pareil entre cinq cents.

La demoiselle fut très-joyeuse de l’ordre qu’elle venoit de recevoir. Elle s’éloigne, appelle Eliduc et l’invite à venir se placer à ses côtés. Oh! comme d’amour ils sont épris ! La princesse n’ose commencer la conversation , le chevalier redoute de parler. Cependant il remercie Guillardon du présent qu’elle daigna lui envoyer ; il l’assure n’avoir jamais recu rien de plus précieux. La princesse répond qu’elle avoit été flattée de ce qu’il eût fait usage de la bague et de la ceinture. Je vous aime si passionément, que je veux vous prendre pour époux; et si je ne puis vous avoir, je ne me marierai jamais.

Madame, je ne saurois assez vous exprimer ma reconnoissance pour l’amour que vous m’accordez, et j’éprouve la plus grande satisfaction en apprenant que vous m’estimez. Mats j’ignore si jeresterai longtemps dans vos états, puisque j’ai seulement promis à votre père de le servir pendant un an. Au surplus je ne le quitterai que lorsque la guerre sera entièrement terminée, puis je m’en irai dans mon pays , si cependant vous m’en accordez la permission. La pucelle lui répondit : je vois , mon ami , que vous êtes sage et courtois , je pense que vous avez songé à tout ; vous êtes incapable de meromper, et je vous aime tant, que je erois tout ce que vous me dites.

Les deux amants se séparent, Eliduc rentre tout joyeux à son hôtel à cause de la confidence qu’il a faite à son amie de leur amour qui augmentoit sans cesse. liduc par sa vaillance, fit prisonnier le roi qui avoit déclaré la guerre à son suzerain et délivra le pays du fléau de la guerre. Aussi fut-il grandement estimé pour son courage, pour ses avis et pour sa générosité. Pendant que ces choses se passoient, le roi dans les états duquel étoient situés les biens d’Eliduc, l’envoya chercher ; il avoit même trois messagers hors de ses états pour tâcher de découvrir le lieu de son séjour. Il lui mandoit que les ennemis ravageoient et pilloient ses terres, s’emparoient de ses châteaux, et désoloient son royaume.

Le roi s’étoit bien souvent repenti de la conduite qu’il avoit tenue avec Eliluc, surtout d’avoir cru les calomnies qui avoient été débitées par des traîtres et dont la suite l’avoit forcé de quitter le pays et de s’exiler. Le prince en mandant au chevalier le besoin qu’il avoit de sa valeur, lui exprimoit tous ses regrets de ne l’avoir plus dans ses états. Il le prioit, le conjuroit au nom de l’alliance qu’ils avoient contractée lorsqu’il avoit reçu sa foi et son hommage de venir l’aider dans la position pénible où il se trouvoit. Quand Eliduc reçut cette nouvelle, elle le chagrina beaucoup pour la jeune beauté qui l’aimoit tant et dont il étoit si violemment épris.

Cependant il ne s’étoit rien passé entre eux que la décence ne dût avouer. Leur seul plaisir consistoit à s’entretenir de leur passion et à se faire mutuellement des cadeaux. La pauvre demoiselle se flattoit de retenir le chevalier et de l’épouser , elle étoit loin de soupçonner qu’il fût marié. Hélas ! dit Eliduc , j’ai commis une grande faute en me fixant dans ce pays où je ne suis venu que pour mon malheur. J’ai aimé la belle Guillardon, la fille du roi, qui partage mon amour. Pour nous séparer il faut que l’un de nous meure ou même tous les deux ; et cependant il me faut la quitter. Mon seigneur naturel réclame mes services, au nom du serment que je lui ai prêté.

D’un autre côté , ma femme me conjure de retourner près d’elle. Je ne puis rester, et il est nécessaire que j’abandonne ces lieux. Je ne puis épouser ma maîtresse, la religion et les lois me le défendent. Je ne vois aucun moyen pour sortir de ma peine. Dieu! que mon départ va nous coûter de larmes ! Quelque soit le sort qui m’attend , je me soumettrai aux ordres de mon amie et je prendrai ses conseils. D’abord le roi son père, tranquille dans ses états, n’a plus besoin de mes services. Je lui manderai ceux que réclame mon prince , je réclamerai un congé, m’engageant à revenir dans un temps déterminé. Je me rendrai ensuite vers la pucelle pour lui montrer mes lettres, elle me donnera ses avis et je les exécuterai.

Eliduc ne balance plus, il va près du roi réclamer un congé et lui montre la lettre qu’il a reçue de son prince. Le roi craignant qu’il ne revienne plus est désolé de ce contre-temps. Il lui offre le tiers de ses états, de prendre dans ses coffres tout ce dont il aura besoin, et s’il veut rester, de le combler de tant de bienfaits , qu’il n’aura plus envie de le quitter. Sire, mon prince est en péril, il m’écrit de si loin, que je ne puis me dispenser de voler à son secours. Je ne resterai point, mais en ce moment, vous n’avez plus besoin de moi. A mou retour, je promets de vous amener un nombre considérable de chevaliers.

Le roi remercie Eliduc et lui accorde le ccfngé qu’il réclame. Il lui offre de prendre dans son palais, l’or, l’argent, les chiens, les chevaux, les etoffes précieuses, qui pourront lui convenir. Eliduc prit ce dont il avoit besoin, puis sollicita du roi la permission de prendre congé de la belle Guillardon, ce qui lui fut accordé. Il envoie devant lui un damoisel qui lui ouvre les portes de l’appartement. Après les premières salutations, Eliduc raconte son dessein à sa belle et sollicite ses conseils. A peine commençoit-il son discours, que Guillardon perd l’usage de. ses sens.

Le chevalier désolé de voir sa maîtresse en cet état, l’embrasse souvent et pleure de tendresse ; il la soutient, la presse entre ses bras et à force de soins, elle reprend connoissance. Chère amie, permettez-moi donc de vous assurer que vous êtes ma vie, ma mort, et qu’en vous est toute mon espérance. Je suis venu prendre vos conseils par l’amitié qui existe entre nous. C’est par besoin que je retourne dans ma patrie et que j’ai déja pris congé de votre père;. mais je veux faire votre volonté, quoi qu’il m’en puisse avenir. Eh! bien, puisque vous ne voulez pas rester, emmenez-moi avec vous, sans cela je m’ôte la vie, puisque je n’aurais plus aucun plaisir.

Eliduc répondit : Vous savez combien je vous aime, ma belle; attaché à votre père par serment, je ne puis vous emmener avec moi sans le trahir et sans manquer à ma foi. Mais je vous jure , sur l’honneur, si vous voulez m’accorder congé , de revenir au jour que vous indiquerez ; rien au monde, puisque ma vie est entre vos mains, ne pourra me retenir, si cependant je suis encore vivant. Guillardon permet alors à son amant de s’absenter et fixe l’époque de son retour. Leurs adieux les accablent de douleur. Avant de se quitter, ils échangent leurs bagues, puis se donnent le baiser de séparation. Eliduc arrive vers la mer, s’embarque, et les vents propices le conduisent dans son pays.

Sitôt qu’il est de retour, il en instruit son prince, qui est fort joyeux de cette nouvelle. Ses parents, ses amis, enchantés de le revoir, viennent le féliciter, sur-tout sa bonne femme qui joignoit à la beauté, la sagesse et la générosité. Mais Eliduc, malgré les marques d’amitié qu’il recevoit, étoit toujours triste et sombre, à cause de sa passion. Jamais il n’aura de plaisir que lorsqu’il sera près de sa belle. Son air chagrin alarme sa femme, qui ne peut en soupçonner la cause. Souvent elle le questionna pour lui demander, si pendant son absence, il avoit appris qu’elle lui eût fait la plus légère offense. Dites-le moi, mon ami, je prouverai publiquement mon innocence.

Non, madame, je n’ai rien entendu dire sur vous, mais j’ai juré au roi du pays d’où j’arrive , de revenir près de lui parce qu’il a besoin de mon courage. Si le roi , mon seigneur, signoit la paix, huit jours après je ne sefois plus ici; je supporterai bien des peines avant de revenir, et jusqu’à cette époque je n’aurai pas l’esprit tranquille, car je ne veux pas manquer à ma promesse. Après avoir fait ses dispositions, Eliduc part et va servir son seigneur qui ne se conduisit que par ses conseils. Chargé de la défense du royaume, il justifia entièrement la confiance de son souverain.

Mais lorsque l’époque fixée par Guillardon approcha, le chevalier força les ennemis à signer la paix. Il fit ensuite les préparatifs de son voyage et songea aux personnes qui devoient l’accompagner. Il choisit d’abord deux neveux qu’il aimoit tendrement, puis un de ses chambellans qui l’avoit déja suivi dans sou premier voyage, et. enfin ses écuyers. Eliduc leur fit jurer à tous de ne jamais divulguer les événements dont ils pourroient être témoins. Ils s’embarquent et arrivent bientôt au lieu où notre chevalier étoit si ardemment desiré.

Eliduc agissant de ruse, fut se loger loin du port, parce qu’il ne voulait pas être vu ou reconnu de personne. II ordonne à son chambellan de se rendre près de sa mie, pour la prévenir de son retour, et l’avertir de se préparer à partir le lendemain. A l’entrée de la nuit, le chambellan se mit en route pour remplir son message. Il étoit suivi d’Eliduc qui pour n’être pas reconnu, avoit changé de vêtements; ils arrivent dans l’endroit où étoit Guillardon. Le chambellan entre dans le palais, et à force de chercher il parvient à trouver l’appartement de la princesse. Il la salue de la part de son amant dont il lui apprend le retour.

Emue, hors d’ellemême, Guillardon pleure de joie, et embrasse à plusieurs reprises le porteur d’une nouvelle aussi agréable. Le chambellan la prévient de se tenir prête à partir et à venir joindre Eliduc. Ils passèrent la journée à faire tous leurs préparatifs, et lorsque la nuit fut avancée, que tout reposoit dans le château, la pucelle et le chambellan prirent la fuite. Craignant d’être aperçue, Guillardon vêtue d’une robe de soie légèrement brodée , étoit enveloppée d’un manteau court. Non loin du palais et sur le bord d’un bois, le chevalier et ses amis attendoient la princesse qu’ils virent arriver avec plaisir.

Le chambellan remet à Eliduc son amie; au comble de la joie, il l’embrasse tendrement et la fait monter en croupe. Ils se mettent en route, précipitent le pas et viennent au port de Totenois où ils s’embarquent de suite. Le vaisseau qu’ils montoient ne portoit que le chevalier, sa mie et leur suite. Ils eurent très-beau temps pendant la traversée, mais au moment de prendre terre, il s’éleva une tourmente furieuse; le vent les jeta loin du port, la grande vergue fut rompue et les voiles déchirées. Les passagers s’agenouillent en réclamant avec ferveur l’intercession de saint Clement, de saint Nicolas, et de madame sainte Marie ; ils la supplient d’implorer les bontés de son fils pour les garantir de péril et les conduire au port.

Poussé par la tempête, le vaisseau derive tantôt en avant, tantôt en arrière. Un des écuyers se mit à s’écrier : Qu’avons-nous besoin de prières? Vous avez près de vous, seigneur, l’objet qui doit causer notre mort. Nous ne viendrons jamais à terre, parce que vous avez une légitime épouse et que vous emmenez une autre femme, au mépris de la religion, de la loi, de la probité et de l’honneur. Laissez-nous la jeter dans la mer, et vous verrez que nous arriverons sur-lechamp. Peu s’en fallut qu’à ce discours Eliduc n’étouffât de colère. Misérable, parjure, traître, tu dois t’estimer heureux que je ne puisse quitter mon amie, tu payerois chèrement l’insulte que tu viens de me faire.

En effet il la tenoit entre ses bras pour la reconforter et lui donner courage contre l’irritation de la mer. Mais dès que Guillardon eut entendu que son amant étoit marié, elle tomba sans connoissance, perdit à la-fois la couleur, le pouls et la respiration. Les chevaliers qui aidèrent à la transporter, étoient persuadés qu’elle avoit cessé de vivre. Transporté de fureur, Eliduc se lève, vient vers l’écuyer auteur de ses maux, saisit un aviron, lui en décharge un coup sur la tête et l’étend à ses pieds. Ses compagnons, témoins de sa mort, ramassent le corps du jeune homme, le jettent à la mer, et les vagues l’ont bientôt fait disparoître.

Eliduc se transporte au gouvernail et par ses soins le vaisseau entre dans le port. On jette l’ancre, on dresse le pont, et chacun sort. Eliduc fait descendre avec précaution son amie qui étoit encore évanouie et qui paraissoit ne plus exister. Son désespoir étoit d’autant plus grand, qu’il se regardoit comme la cause du trépas de Guillardon. Il consulte ses chevaliers pour lui désigner un endroit peu éloigné, où il pourra la faire ensevelir honorablement. Je veux la faire enterrer avec pompe dans une église, chose qui lui est due, puisqu’elle est fille de roi. Les chevaliers étoient si consternés du fatal événement dont ils avoient été les témoins, qu’ils ne savent que répondre.

Eliduc se mit à réfléchir sur le lieu où il pourroit déposer les restes de l’objet de son amour, car son habitation étoit si près de la mer, qu’on pouvoit y arriver avant le dîner. Il se ressouvint que près de ses domaines, étoit une forêt de trente lieues de longueur , où demeuroit depuis plus de quarante ans un hermite auquel il avoit souvent parlé et qui desservoit une petite chapelle. Je lui porterai le corps de mon amie qu’il ensevelira dans sa chapelle ; je lui ferai tant de bien, qu’il fondera une abbaye soit de religieux ou de chanoines qui nuit et jour prieront le Seigneur de lui accorder la vie éternelle. Eliduc monte à cheval ainsi que ses compagnons auxquels il fait jurer de ne jamais rien révéler de ce qu’ils vont voir. Devant lui , sur son palefroi, Eliduc portoit sou amie.

Ils entrent dans la forêt et arrivent à la chapelle ; ils frappent, ils appellent, mais ils ne trouvent personne qui vienne leur ouvrir. Impatienté d’attendre, Eliduc donne l’ordre à l’un des siens d’escalader le mur et d’ouvrir les portes, ce qui fut exécuté sur-le-champ. Sitôt qu’il est entré, Eliduc s’aperçoit que le saint ermite avoit terminé sa carrière depuis huit jours. La vue de sa tombe nouvellement élevée, augmenta la tristesse du malheureux amant. Ses amis vouloient creuser une seconde fosse pour y déposer Guillardon ; Eliduc les arrêta en les prévenant qu’il ne prendroit aucune détermination à l’égard des funérailles de cette belle, avant d’avoir consulté les gens sages du pays.

D’ailleurs, dit-il, mon dessein est d’élever en ce lieu un monastère ou une abbaye. En recommandant à Dieu l’infortunée Guillardon , nous allons, en attendant, la coucher devant l’autel ; apportez – moi vos manteaux, je vais lui en faire un lit, puis je la couvrirai du mien. Quand vint le moment où le chevalier dut quitter sa maîtresse, il pensa mourir de chagrin. Il l’embrassoit, lui baisoit les yeux, l’arrosoit de de ses larmes. Belle, je jure sur vous de renoncer aux armes et de me retirer du monde. Oui, tendre amie , c’est pour votre malheur que vous m’avez vu et que vous m’avez suivi. Que je suis donc à plaindre puisque c’est par votre amour pour moi que vous n’existez plus. Sans moi vous fussiez devenue reine.

Le jour que je vous descendrai dans la tombe, j’entre dans un couvent, je renonce au monde et chaque jour près de vous, je viendrai m’entretenir de ma douleur. Le chevalier abandonne ce triste lieu et ferme avec soin les portes de la chapelle. Il dépêche un de ses écuyers vers sa femme pour la prévenir qu’il revenoit malade et très-fatigué de son voyage. La bonne dame contente du retour de son mari, s’apprête pour le bien recevoir; au lieu des caresses qu’elle attendoit, elle est toute surprise de le voir si triste, si sombre, et ne disant pas une parole. Pendant deux jours elle ne sut quel moyen employer pour le faire parler. Le chevalier se levoit de grand matin, entendoit la messe, puis se mettoit en route pour se rendre à la chapelle où étoit déposée sa mie Guillardon.

Cette belle étoit toujours dans le même état ; toujours privée de connoissance, elle ne donnoit aucun signe de vie. Une chose surprenoit beaucoup Eliduc, c’étoit de voir que le visage de son amie n’a voit éprouvé d’autre changement que d’avoir un peu pâli. Il pleuroit amèrement, prioit avec ferveur pour son amie, puis il retournoit chez lui. La femme d’Eliduc curieuse de savoir où se rendoit son époux , le fit un jour guetter par un écuyer auquel elle promit une armure complette et un cheval. Le varlet remplit parfaitement la commission. Il suivit Eliduc sans en être aperçu, le vit entrer dans la chapelle et l’entendit pleurer et se plaindre. Muni de ces instructions, l’écuyer craignant d’être aperçu, revient rendre compte à la dame de ce dont il avoit été témoin, de son entrée dans la chapelle, de la douleur et du désespoir du chevalier.

La dame fort surprise de ce qu’elle apprenoit, mais néanmoins satisfaite d’avoir contenté sa curiosité , répondit : II nous faut aller demain à l’ermitage, parce que mon mari doit se rendre à la cour pour aller parler au roi. Je sais que l’ermite est mort et que mon mari l’aimoit beaucoup, mais je ne puis croire que ce soit pour ce vieil homme qu’il est si affligé. Eliduc s’étant rendu à la cour, dans l’après-midi, la dame suivie de l’écuyer s’achemine vers l’ermitage. Sitôt qu’elle fut entrée dans la chapelle, elle aperçoit la jeune personne qui sembloit rose nouvelle. En levant la couverture , elle voit un corps d’une beauté achevée, des bras et des mains d’une blancheur éblouissante, des doigts longs et potelés.

La dame connut de suite le sujet du grand chagrin de son mari. Elle appelle le varlet, et lui dit : Vois-tu cette femme dont la beauté surpasse l’éclat de la pierre précieuse; c’est l’amie de mon époux , c’est pour elle qu’il se désole. Je ne m’étonne plus de son chagrin d’après la perte qu’il a faite , car moi, par pitié autant que par tendresse, désormais je n’aurai plus de plaisir. La bonne dame s’assied devant le lit à la pucelle et se met à pleurer amèrement la mort de cette jeune personne. Tandis que l’épouse d’Eliduc s’abandonnoit à ses larmes, une belette sortie du dedans de l’autel, vint se promener dans la chapelle, en passant sur le corps de Guillardon. L’écuyer ajuste son bâton, atteint la belette, la tue et jette l’animal dans un coin.

Peu de temps après, la femelle parut et alla droit au corps de la belette qui avoit été tuée. Elle tourne autour de son compagnon, lui remue la tête, marche dessus , et voyant qu’elle ne peut faire relever son ami, elle semble se désespérer. Elle sort aussitôt de la chapelle, va dans le bois, y choisit une fleur rouge qu’elle rapporte entre ses dents, puis retourne près de l’animal qui étoit gisant. La belette place d’une certaine manière la fleur dans la bouche de son compagnon qui avoit été tué et qui revint aussitôt à la vie. La dame ayant remarqué cette cure merveilleuse, pria le varlet de retenir les belettes ; il jette son bâton sur ces animaux qui prennent la fuite, en abandonnant la fleur précieuse.

La dame court s’en saisir et la met de suite dans la bouche de la pucelle. Après un moment d’attente, Guillardon revint à elle, soupira, ouvrit les yeux , puis ensuite parla Bon dieu, dit – elle, j’ai dormi bien longtemps. La dame au comble de la joie de voir la jeune personne rendue à la vie , remercia le ciel de cette faveur. Mon amie, lui demanda-t-elle, quel est votre nom, votre famille? Dame, répondit la pucelle, je suis la fille d’un roi du pays de Logres. J’aimai le chevalier Eliduc qui étoit au service de mon père ; il m’a emmenée avec lui et j’ai commis une grande faute, puisqu’il m’a trompée en me cachant avec soin qu’il avoit une épouse.

Quand j’ai appris cette fâcheuse nouvelle, je suis tombée sans connoissance. Quel mal il m’a fait ! Après m’avoir trahie, il m’abandonne dans un pays étranger. Ah ! qu’une femme est donc folle de se fier aux promesses des hommes! Belle amie, dit la dame, rien au monde ne causera plus de joie au chevalier que la nouvelle de votre retour à la vie. Depuis qu’il vous croit morte il se désole ; chaque jour il vient vous visiter, et il est loin de s’attendre à vous trouver vivante. C’est moi qui suis sa femme, et je ne puis vous exprimer la douleur que me cause son désespoir. Le voyant sortir chaque jour, je voulus savoir où il alloit, je l’ai fait suivre et je suis venue moi-même pour connoître le sujet de son chagrin.

Je ne saurois vous dire la joie que j’éprouve de vous voir rendue à la vie. Vous retournerez avec moi et je veux vous remettre entre les mains de votre ami. Je le tiens quitte de ses serments, puisque mon dessein est de prendre le voile. La dame s’y prit de telle manière qu’elle parvint non seulement à consoler la belle affligée, mais encore à l’emmener avec elle. Elle commande à l’écuyer d’aller trouver Eliduc et de lui rendre compte de ce qui s’étoit passé. L’écuyer fait diligence, rencontre le chevalier, lui raconte l’aventure et remplit parfaitement sa commission. Eliduc monte aussitôt à cheval sans attendre sa suite, et arrive chez lui à la nuit fermée.

En revoyant son amie, il remercie tendrement sa femme, il est au comble de la joie et ne fut jamais plus heureux. Il embrasse souvent sa belle qui lui rend ses caresses avec moins d’empressement. La femme d’Eliduc prie son mari de lui donner congé, parce qu’elle veut se séparer et entrer en religion. J’espère que vous nie fournirez la somme nécessaire pour faire élever une abbaye. Vous pourrez alors épouser votre amie, car vous savez que la loi s’oppose à ce qu’un mari possède deux femmes. Eliduc consentit à tout, et dans le bocage, près du château, à la chapelle de l’ermitage, il fit élever un monastère avec tous les bâtiments nécessaires; il y ajouta des terres, des revenus et enfin tout ce qui pouvoit être utile ou agréable à l’établissement nouveau.

Lorsque tout fut en état, la dame prit le voile avec trente nonnains dont elle devint la supérieure. Eliduc épousa son amie, et ce mariage fut célébré par de grandes fêtes. Ils vécurent ensemble fort long – temps , parfaitement unis et parfaitement heureux. Les deux époux après avoir fait de grandes aumônes se consacrèrent au Seigneur. De l’autre côté de son château, Eliduc fit élever une église qu’il dota richement. Il y plaça des religieux renommés par la sainteté de leur vie et de leurs mœurs pour être l’exemple de la maison. Quand tout fut préparé, Eliduc se rendit au monastère pour se vouer -au service de Dieu tout – puissant.

Guillardon fut rejoindre la première femme d’Eliduc, qui la reçut comme une sœur et qui la combla d’amitié. Elle lui montra le service du couvent et lui enseigna les devoirs de la religion. Toutes deux prioient le ciel d’exaucer les vœux de leur ami, qui de son côté prioit pour ses deux femmes. Ils s’envoyoient réciproquement des messages pour avoir de leurs nouvelles et se donner mutuellement du courage. Chacun faisoit ses efforts afin d’être agréable à Dieu, et chacun d’eux mourut dans les sentiments de la plus grande piété.

Sur l’aventure de ces trois personnages, les anciens Bretons, toujours courlois, composèrent un Lai, pour en rappeler le souvenir et empêcher qu’elle ne s’oubliât.