Les ruines de Paracols

Au temps où les troubadours chantaient les exploits des valeureux chevaliers bardés de fer et les amours des nobles châtelaines, les habitants de Molitg étaient sous la domination des seigneurs de Paracols.

ruines de paracols

Paracols

Sur un pic presque inaccessible, au pied duquel la Castellane serpente en murmurant, s’élevait une forteresse dont le donjon bravait le ciel, véritable nid d’aigles où s’abritaient les seigneurs de Paracols; et les cliquetis d’armes, les sons des cors et des olifants, qui sans cesse résonnaient là-haut, faisaient frémir les pauvres habitants de la montagne.

La demeure féodale n’est plus aujourd’hui qu’une ruine; du temps au temps les touristes vont contempler ces vieilles murailles mystérieuses, cette tour démantelée qui renferme un monde de souvenirs et qui rappelle un passé peut-être glorieux.

Les plantes sauvages croissent sur le sol que foulèrent de vaillants chevaliers et de nobles châtelaines ; les hiboux remplissent de leurs appels gutturaux des lieux où résonnèrent jadis des cris de guerre et de douleur. Pendant les belles nuits d’été, lorsque la lune projette sur la vallée l’ombre gigantesque du pic et que les mines sombres du château se détachent sur le ciel clair en découpures nettes et précises comme des ombres chinoises, les gens du pays croient apercevoir un blanc fantôme qui erre sur les rochers escarpés.

La vision passe, lente et mystérieuse, les bras levés, comme pour lancer l’anathème sur la vieille ruine. Et le soir, au milieu des enfants, qui, bouche béante, tendent une oreille attentive, les vieilles femmes expliquent à voix basse cette apparition nocturne.

Les gens du pays virent arriver, un jour, une femme très distinguée accompagnée d’une charmante fillette : c’étaient, disait-on, des descendants des rois de Grenade. La mère, Guillema, était entourée de la plus grande considération, d’un respect religieux, car elle fit quelques prédictions dont la réalisation frappa l’esprit naïf et superstitieux des paysans, et on l’appela la « devineresse ».

Au retour d’une chasse, le baron Guillem-Bernard de Paracols rencontra la belle Guillema et sa beauté le séduisit ; les cheveux volant au gré des vents et couronnés de fleurs, la jeune fille gardait une chèvre tout en fredonnant un air monotone dans un dialecte étrange. Guillem descendit de cheval, lui déclara son admiration et pinça dans ses cheveux blonds une fleur sauvage. Quelque temps après, il l’épousa secrètement et lui donna un enfant.

Mais il ne tarda pas à oublier ses sermons d’amour et de fidélité; la jeune épouse délaissée mourut accablée par la douleur. Dès lors, les paysans virent Guillema toujours triste et silencieuse, entourant de soins le jeune enfant que nourrissait sa chèvre, puis un beau jour la grand’mère et l’enfant disparurent.

Un matin du mois d’avril les paysans étaient en liesse, ils avaient revêtu leurs plus beaux habits de fête : le baron Guillem Bernard de Paracols épousait Aldoncia, fille du baron de Domanova. La cour d’honneur du château était tapissée de guirlandes de buis et jonchée de fleurs : pendant toute la journée on festoya gaiment et on dansa des balls aux sons des cornemuses et des flageolets.

Enfin la nuit arriva : suivant l’usage du pays, le plus proche parent de la mariée dansa avec elle, l’enleva dans un saut et la plaça sur son épaule pour l’emporter dans la chambre nuptiale, tandis que les femmes accouraient avec de l’eau, du vin et des gâteaux d’anis. La jeune épouse était à peine remise entre les mains de ses suivantes, qu’une vieille femme en deuil se dressa devant elle.

Le seigneur de Paracols livide s’élança aussitôt pour protéger la jeune mariée, mais il fut vivement interpellé : « Arrière, Guillem-Bernard ! lui dit l’inconnue. Et se tournant vers l’épouse tremblante elle ajouta : « Que faut-il penser, Madame, d’un chevalier qui viole sa foi ? Seigneur de Paracols, je vous rends ce qui vous appartient : votre fils, votre héritier légitime, l’enfant de ma fille adorée!

Et, en disant ces mots, elle présenta à l’époux interdit un bel enfant endormi qu’elle avait dissimulé sous les plis de son manteau. Levant alors sa main vers le Christ, elle prononça des paroles de malédiction à l’adresse du jeune seigneur, lui prédit l’anéantissement de sa race et disparut, au milieu de la consternation générale….

Les années succédèrent aux années et Aldoncia eut deux beaux enfants, Bernard et Sibilla, qui étaient sa joie et son orgueil. Le souvenir de l’anathème de la vieille femme ne laissait pas de poursuivre le baron de Paracols : l’existence de son premier enfant le préoccupait et le tourmentait comme un affreux cauchemar.

Un jour le château de Paracols fut assiégé par des brigands espagnols. Le baron Guillem, payant du sa personne, faisait lui-même le tour des remparts. Il entendit un bruit de voix dans l’ombre, et perçus par hasard quelques mots, il comprit qu’il était menacé et fit arrêter aussitôt le soldat qui complotait avec l’ennemi. Mais le traître opposa un si1ence obstiné à toutes les questions, même devant les menaces de la torture. On se disposa donc à le déshabiller pour le flageller, lorsqu’on constata avec stupeur que c’était une femme. C’était Guillema, la «devineresse». Exaspérée d’être reconnue, elle invectiva le seigneur de Paracols.

— « Frappe, bourreau, je me ris de tes coups, voilà bien des années que je vis sous ton toit, m’abaissant au rôle de servante, épiant l’heure de ma vengeance. Et aujourd’hui, revêtue de ces habits de soldat, j’ai pu m’approcher de l’ennemi pour te livrer toi et les tiens. Ta race va s’éteindre. Ton fils Bernard mourra demain, car je l’ai empoisonné! »

Devant une telle provocation, le baron de Paracols bondit de colère, l’épée à la main, mais un sourd ricanement arrêta son bras et il ordonna de fouetter la vieille mégère. Guillema supporta sans faiblesse les douloureux coups de lanière.

— « Guillem de Paracols, tu ne trouveras jamais plus ton fils aîné, l’enfant de ma fille adorée, celui qui devait perpétuer ta race. Il est vaillant, celui-là, car il a dans les veines du sang royal.

— « Dis-moi donc où il est, cria Guillem, dis-le ou je te tue.

— « Ah ! je me venge, maudit chevalier. Entends ce tumulte, félon : c’est l’ennemi qui arrive. Il brûlera ton château et tu périras sous ses coups.

Le baron fit enfermer aussitôt Guillelma dans un tonneau intérieurement garni de clous et de tessons de verre et la fit précipiter par dessus le rempart. Bondissant de rocher en rocher, le tonneau vint tomber dans un gouffre qui fut dès lors appelé Gorch de la Mossa (gouffre de la servante).

Selon la prédiction de Guillelma, une flèche atteignit le baron de Paracols et le blessa mortellement. Son fils mourut au milieu d’atroces souffrances. Le château, en partie brûlé, fut pillé et ravagé par les Espagnols : seules la baronne de Paracols et sa fille survécurent au désastre. Quant au petit-fils de Guillelma, Raymond de Paracols, après avoir longtemps vécu au monastère de Saint-Martin du Canigou, il finit ses jours dans une chaumière de la vallée de Molitg, tout près de Paracols et du Gorch de la Mossa qui lui rappelaient de si tristes souvenirs.