La Mort de Cuchulainn

Voici l’histoire de la Mort de Cuchulainn, de la branche rouge de la mythologie irlandaise.

la Mort de Cuchulainn

La Mort de Cuchulainn

 » Jamais jusqu’à ce jour, dit Cuchulainn, je n’ai pu entendre des femmes et des enfants se plaindre sans aller à leur secours.  » Les cinquantes reines vinrent lui barrer le passage et elles découvrirent leurs seins devant lui. Il est le premier dont on ait raconté que devant lui les femmes aient découvert leurs seins ; leur but était de l’empêcher d’entreprendre de nouveaux exploits et de le retenir à Emain Macha : on apporta trois cuves d’eau afin qu’en s’y baignant il éteignît son ardeur, et on l’empêcha d’aller combattre ce jour-là.

 » Je vois, ô fils de Calatin, dit Lugaid, fils de Cûroï, qu’aujourd’hui Cûchulainn ne s’éloigne pas de VOUS, et ce qui l’empêche de partir c’est l’art avec lequel vous avez commencé la guerre; il a bien du chemin à faire pour arriver à Dûn Chermnai, à Bel Conglais, à Temair Luachra et à Tombar Tri n-Ucht, qui est devant Menbolg [en Munster] ; cependant votre ruse n’aura pas de succès, il se passera encore bien du temps avant que Cûchulainn vienne à notre rencontre, il ira loin de nous demain matin. « 

Les ennemis de Cûchulainn restèrent là jusqu’au lendemain matin, les enfants de Calatin disposèrent leurs troupes tout autour d’Emain Macha; la fumée des incendies allumés par eux forma un nuage énorme qui couvrit Emain Macha tout entier; l’armée des enfants de Calatin fit tant de bruit que le palais d’Emain Macha en fut ébranlé et que les armes y tombèrent de leur ratelier ; du dehors, de mauvaises nouvelles arrivèrent à Cûchulainn. Leborcham chanta:

Lève-toi, ô Cûchulainn ! Lève-toi pour secourir les habitants de la plaine de Murthemné
Contre les guerriers de Leinster, ô fils de Lug !
O héros brillamment élevé, tourne contre l’ennemi tes merveilleux jeux de guerre.

[…]

Cûchulainn répondit en chantant:

Laisse-moi tranquille, ô femme !
Je ne suis pas le seul guerrier que nourrisse le royaume de Conchobar.
Quelles que soient mes obligations et les préoccupations qu’elles me causent,
Je ne suis pas seul, ô femme !
Tu me donnes un mauvais conseil.
Après tant de fatigue, après de si grandes fatigues,
Je ne suis pas homme à aller de bon coeur chercher des blessures mortelles aujourd’hui.

Niab, fille de Celtchar et femme de Conall le Triomphateur, lui donna la réplique en chantant :

Il faut que tu partes pour le combat, ô Cûchulainn !

Là-dessus, Cûchulainn sauta sur son équipement, il mit son costume de guerre, mais, quand il commença à s’en revêtir, la broche qui devait attacher son manteau lui tomba de la main [sur le pied et le blessa] ; il chanta:

Ce n’est pas la faute de mon manteau ; ce n’est pas son frottement qui me blesse
C’est la faute de ma broche
Qui me perce la peau
En me tombant sur le pied.

[…]

Il acheva de s’équiper, saisit son bouclier au bord tranchant et orné de franges, puis s’adressant à Lôeg, fils de Riangabar :  » Mon cher Lôeg,, dit-il, attèle-nous le char.

– Je le jure par le dieu par lequel jure ma nation, répondit Lôeg, quand même tous les habitants du royaume de Conchobar entoureraient ton cheval, le Gris de Macha, ils ne parviendraient pas à l’amener au char. Ses prévisions ne t’ont jamais trompé, je les ai toujours vues se réaliser ; viens, s’il te plaît, lui adresser la parole toi-même. « 

Cûchulainn s’approcha du Gris de Macha, et, à trois fois par un mouvement sinistre, le cheval se tourna vers la gauche. Déjà, la nuit précédente, la déesse Morrigu avait brisé le char de Cûchulainn : elle voulait empêcher le héros d’aller au combat, car elle savait qu’il ne reviendrait pas à Emain Macha. Cependant Cûchulainn adressa la parole à son cheval; il chanta des vers :

Ton habitude, ô Gris de Macha, n’était pas de me répondre par ce mouvement sinistre, etc…

Alors le Gris, obéissant, s’approcha de lui, mais il laissa tomber sur ses deux pieds de devant deux grosses larmes de sang. Cûchulainn [,ne s’arrêtant pas à ce signe prophétique,] saute sur son char et met ses chevaux au galop dans la direction du sud, sur la route de Mid-Luachair [comté de Kerry, en Munster] ; alors, il vit devant lui une femme, c’était Leborcham, fille d’Aué et d’Ardac, deux esclaves du roi Conchobar, dont ils habitaient le palais ; elle chanta des vers :

Ne nous quitte pas, ne nous quitte pas, ô Cûchulainn
Ton visage cicatrisé est notre abri,
Il est notre bonheur charmant.
Ta mort nous rendrait inconsolables.
Malheur aux femmes
Malheur aux fils !
Malheur aux yeux
Combien serait longue la plainte que causerait ta perte

[…]

Les trois fois cinquante femmes qui étaient à Emain Macha répétèrent le même poème à haute voix.  » Il vaudrait mieux ne pas nous en aller,  » dit Lôeg,  » jusqu’auj ourd’hui tu as conservé intacte la force que tu tiens de ta race maternelle.  » –  » Non, hélas !  » répondit Cûchulainn,  » pars, Lôeg ; c’est au cocher à conduire les chevaux, au guerrier à protéger les faibles, à l’homme intelligent à donner des conseils, aux femmes à pleurer (?). Mène-moi au combat, les gémissements ne servent à rien, ce ne sont pas eux qui te protégeront contre l’ennemi. « 

[Pour détourner les mauvais présages], Lôeg fait faire un tour à droite au char qui s’éloigne ; alors les femmes jettent un cri de douleur, un cri de plainte, et [en signe d’adieu] elles battent des mains. Elles savaient que Cûchulainn leur protecteur ne rentrerait pas vivant à Emain Macha, et que ce j our-même il trouverait la mort; elles chantèrent :

La troupe des femmes est triste,
Elle verse des larmes abondantes.

[…]

Quand elles eurent fini de chanter, elles jetèrent un cri de deuil, un cri de douleur: elles savaient que le héros Cûchulainn ne reviendrait pas.

Devant lui, sur la route, se trouvait la maison de la nourrice qui l’avait élevé ; il allait toujours y faire une visite quand, dans ses courses, il se dirigeait vers le sud de l’Irlande ou quand il en revenait; sa nourrice lui offrait chaque fois un pot de bière. Comme d’habitude, il but ce pot de bière, puis il partit après avoir dit adieu à sa nourrice.

Il suivait la route de Mid-Luachair, il avait passé le champ de Mogna, quand il aperçut quelque chose : c’étaient trois vieilles femmes de la tribu des borgnes qui étaient devant lui sur la route ; sur des broches de sorbier, elles faisaient cuire un chien assaisonné de poison.

Une défense magique interdisait à Cûchulainn de passer près d’un foyer sans y faire une visite et sans accepter à manger; par une autre défense magique, la chair de son homonyme était pour lui nourriture prohibée; [or son homonyme était le chien, puisque son nom veut dire chien de Culann.] Il ne s’arrête pas et il dépasse les trois vieilles ; une d’elles lui adresse la parole :  » Viens nous faire visite, ô Cûchulainn.

– Je n’irai pas vous voir, répondit-il.

– Il y a ici de quoi manger, répliqua la vieille, nous avons un chien à t’offrir; si notre foyer était grand, ajouta-t-elle, tu viendrais, mais parce qu’il est petit, tu ne viens pas ; un grand qui méprise les petits ne mérite pas sa dignité. « 

Cûchulainn alla faire visite à la vieille, et [par un geste sinistre], celle-ci, de la main gauche, lui offrit la moitié du chien. Cûchulainn mangea, ce fut de la main gauche qu’il prit le morceau et il en mit une partie sous sa cuisse gauche. [Il avait violé la défense magique] ; sa main gauche et sa cuisse gauche étaient maudites ; la malédiction atteignit tout son côté gauche, qui, de la tête au pied, perdit une grande partie de sa force.

Puis, Cûchulainn et Lôeg partirent. Continuant à suivre la route de Mid-Luachair, ils contournèrent la montagne de Fuat [au comté d’Armagh, en Ulster]. Quand ils arrivèrent au sud de cette montagne, Cûchulainn demanda:  » Que voyons-nous, mon cher Lôeg ?

– Des ennemis pitoyables quoique nombreux, répondit Lôeg ; par conséquent, grande victoire.

– Malheur à moi  » reprit Cûchulainn, et il chanta:

J’entends un grand bruit ; nous rencontrons des chevaux rouge-foncé.
Les lourdes planches fixées au bras gauche se touchent.
D’abord tombera le cocher,
Bientôt tomberont les chevaux devant les sièges où sont assis les guerriers.

Hélas ! longtemps je me suis levé devant les troupes armées des Irlandais !

Cûchulainn et Lôeg continuèrent à suivre, dans la direction du sud, la route de Mid-Luachair, et ils arrivèrent en vue de la forteresse qui est dans la plaine de Murthemné [au comté de Louth, en Leinster] ; ce fut là qu’ils rencontrèrent l’ennemi. Erc, dont le père Coirpré avait été tué par Cûchulainn, se mit à chanter:

Je vois arriver un beau char bien orné.
Il est surmonté d’un grand pavillon vert.
Sur ce beau char, le guerrier joue des jeux de guerre.

[…]

 » Ce guerrier vient nous attaquer, ô guerriers d’Irlande, préparez-vous à combattre…  » On disposa autour d’Erc un rempart de boucliers; les guerriers se rangèrent en trois puissants et nombreux corps de bataille.  » Préparez-vous, dit Erc, préparez-vous à recevoir l’ennemi.  » Et il chanta :

Levez-vous, guerriers dIrlande ; levez-vous.
Ici est Cûchulainn le querelleur, le vainqueur à l’épée rouge.

[…]

Levez-vous, guerriers dIrlande.

 » Comment disposerons-nous notre ordre de bataille, demandèrent les guerriers ?

– Voici mon conseil, répondit Erc, vous appartenez à quatre des cinq provinces d’Irlande ; ne formez qu’un seul corps de bataille, serrez vos boucliers, de manière à ne faire, pour ainsi dire, qu’une seule planche tout autour, tant sur les côtés que du dessus à chaque extrémité vous mettrez au dehors un groupe de trois hommes sur les trois, deux seront des plus forts de l’armée et combattront l’un contre l’autre ; le troisième sera un sorcier en mouvement près d’eux (?). Le sorcier demandera à Cûchulainn son javelot dont le nom est Renommée des Renommées ; la demande faite par le sorcier sera si impérative que Cûchulainn ne pourra pas refuser ce javelot qu’on lui lancera ensuite ; une prophétie annonce que ce javelot doit tuer un roi ; si on demande ce javelot à Cûchulainn, ce n’est pas contre nous que la prophétie se réalisera. Jetez un cri de plainte et un cri d’appel, son ardeur et l’ardeur de ses chevaux l’empêcheront de chanter et de recommencer à nous provoquer en duel comme à l’expédition du Tâin bô Cûailngil.  » On fait comme Erc avait dit.

Cûchulainn s’approche, et sur son char fait ses trois jeux de tonnerre: le tonnerre de cent, le tonnerre de trois cents, le tonnerre de trois fois neuf hommes. Ce fut comme un coup de balai qui repoussa devant lui l’ennemi sur la plaine de Murthemné, il s’approcha de l’armée ennemie, et se mit à brandir ses armes contre elle : il jouait également de la lance, du bouclier et de l’épée ; il exerçait tous les arts du guerrier. Autant il y a de grains de sable dans la mer, d’étoiles au ciel, de gouttes de rosée en mai, de flocons de neige en hiver, de grêlons dans un orage, de feuilles dans une forêt, d’épis de blé jaune dans la plaine de Breg, de gazon sous les pieds des chevaux d’Irlande en un jour d’été, autant de moitiés de têtes, de moitiés de crânes, de moitiés de mains, de moitiés de pieds, autant d’os rouges, furent dispersés dans la plaine de Murthemné ; elle devint grise de cervelles des ennemis, tant fut cruel et violent le combat livré contre eux par Cûchulainn !

Alors Cûchulainn vit au bout de l’armée deux guerriers combattre l’un contre l’autre ; ils semblaient inséparables.  » Honte à toi, Cûchulainn, dit le sorcier, si tu ne sépares pas ces deux hommes-ci.  » Cûchulainn s’élança vers eux, leur donna à chacun un coup de poing sur la tête, la cervelle leur sortit par les oreilles et le nez.  » Tu les as séparés, dit le sorcier, ils ne se feront plus l’un à l’autre aucun mal.

– Ils ne seraient pas réduits au silence si tu ne m’avais prié d’intervenir entre eux, répondit Cûchulainn.

– Donne-moi ton javelot, ô Cûchulainn, dit le sorcier.

– Je le jure par le serment que prononce ma nation, reprit Cûchulainn, tu n’as pas de mon javelot plus grand besoin que moi ; tous les guerriers d’Irlande sont ici réunis contre moi, et j’ai à me défendre contre eux.

– Si tu me refuses, répliqua le sorcier, je lancerai solennellement contre toi une malédiction magique.

– Jusqu’ici, répondit Cûchulainn, on n’a pas prononcé de malédiction contre moi en prétextant un refus de don ou un acte de lésinerie. « 

Là-dessus, il lança son javelot la poignée en avant; le javelot traversa la tête du sorcier, et, au-delà de lui, alla tuer neuf hommes.

Cûchulainn, poussant son char, traversa l’armée ennemie tout entière jusqu’au bout.

Alors Lugaid, fils de Cûroï, ramassa le javelot meurtrier qui, prêt à servir, était tombé au milieu des fils de Calatin.  » Ô fils de Calatin, demanda Lugaid, quel est le guerrier que ce javelot doit terrasser.

– C’est un roi que ce javelot doit faire tomber,  » répondirent les fils de Calatin.

Lugaid lança le javelot dans la direction du char de Cûchulainn, le javelot atteignit le cocher Lôeg, fils de Riangabar, les entrailles de Lôeg lui sortirent du corps et se répandirent sur le coussin du char, alors Lôeg chanta :

Rudement j’ai été blessé.

[…]

Cûchulainn tira le javelot de la blessure et fit ses adieux à Lôeg.  » Aujourd’hui, ajouta-t-il, je serai à la fois guerrier et cocher. « 

[Cûchulainn, lançant son char, traversa l’armée ennemie tout entière.] Quand il en atteignit l’extrémité, il vit devant lui deux guerriers combattant l’un contre l’autre, et un sorcier en mouvement auprès d’eux.

 » Honte à toi, ô Cûchulainn, si tu ne nous sépares pas.  » dit l’un des deux guerriers. Pour toute réponse, Cûchulainn s’élance vers eux et les range l’un à droite, l’autre à gauche, avec tant de violence qu’ils tombent morts au pied d’un rocher voisin.

 » Donne-moi ton javelot, Cûchulainn, dit le sorcier.

– Je le jure par le serment que prononce ma nation, répondit Cûchulainn, tu n’as pas de ce javelot plus grand besoin que moi ; en ce moment les guerriers de quatre des cinq grandes provinces d’Irlande m’attaquent, il faut ma valeur et mes armes pour balayer aujourd’hui la plaine de Murthemné.

– Je lancerai solennellement contre toi une malédiction magique, répliqua le sorcier.

– On n’a pas, dit Cûchulainn, le droit de m’adresser une seconde demande ; en donnant satisfaction à la première, j’ai suffisamment répondu aux exigences de l’honneur.

– Ce sera, répliqua le sorcier, ce sera contre les guerriers d’Ulster que je prononcerai la malédiction, et elle les frappera par ta faute.

– Jusqu’à présent, répondit Cûchulainn, je ne les ai pas fait maudire, ni en refusant un don, ni par avarice; je n’ai plus longtemps à vivre, mais ils ne seront pas maudits aujourd’hui. « 

Et il lança son javelot le manche en avant; le javelot traversa la tête du sorcier, et, derrière le sorcier, il tua neuf hommes.

Cûchulainn, mettant ses chevaux au galop, traversa de nouveau l’armée ennemie tout entière.

Alors Erc, fils de Coirpré le Héros des Guerriers, ramassa le javelot meurtrier qui, tout prêt à servir, était tombé au milieu des fils de Calatin.

 » Ô fils de Calatin, demanda Erc, fils de Coirpré, quel exploit ce javelot va-t-il accomplir ?

– Ce javelot va terrasser un roi, répondirent les fils de Calatin.

– Vous avez dit, répliqua Erc, fils de Coirpré, que ce javelot renverserait un roi quand, il y a du temps déjà, Lugaid l’a lancé.

– Nous ne nous sommes pas trompés, répondirent les fils de Calatin, alors ce javelot a fait tomber le roi des cochers d’Irlande, le fils de Riangabar, Lôeg, cocher de Cûchulainn.

– Je le jure, répliqua Erc, je le jure par le serment que prononce mon peuple, le roi dont vous parlez là n’est pas encore celui que de ce javelot Lugaid doit tuer. « 

Là-dessus Erc lance le javelot sur Cûchulainn, le javelot atteint un des deux chevaux, le Gris de Macha.

Cûchulainn tire le javelot de la blessure, lui et le cheval se font de mutuels adieux, puis le Gris de Macha quitte son maître, emportant sur son cou la moitié du joug, et il va au lac Gris, sur la montagne de Fuat ; c’était là que Cûchulainn était allé chercher le Gris de Macha, ce fut là que le Gris de Macha retourna blessé.  » Aujourd’hui, dit Cûchulainn, j’aurai pour demeure un char à cheval, avec une moitié de joug. « 

Il met le bout de son pied sur l’extrémité du joug brisé, et encore une fois il fait traverser à son char l’armée ennemie tout entière. Alors il voit deux guerriers combattant l’un contre l’autre devant lui, et un sorcier en mouvement près d’eux; il sépare les deux guerriers en les traitant comme il avait fait pour les deux couples qu’il avait précédemment rencontrés.

 » Donne-moi ton javelot, ô Cûchulainn, dit le sorcier.

– Le besoin que tu en as n’est pas plus grand que le mien, répondit Cûchulainn.

– Je prononcerai solennellement contre toi, dit le sorcier, une malédiction magique.

– Aujourd’hui, répliqua Cûchulainn, j’ai satisfait à l’honneur, on n’a pas le droit de me faire une nouvelle demande.

– Ce sera contre les Ulates que je lancerai la malédiction, reprit le sorcier, et tu en seras responsable.

– J’ai aussi satisfait à l’honneur pour eux, répondit Cûchulainn.

– Ce sera contre ta race que sera jetée la malédiction, dit le sorcier.

– Je ne veux pas, répondit Cûchulainn, que dans les pays où je ne suis point allé jusqu’ici on vienne raconter un jour que j’ai perdu mon honneur, et cela quand je ne pourrai aller dans ces pays le défendre, car il me reste peu de temps à vivre. « 

Alors Cûchulainn lança son javelot, le manche en avant ; le javelot traversa la tête du sorcier et tua, derrière le sorcier, trois fois neuf hommes.

 » C’est un don de colère, ô Cûchulainn,  » s’écria le sorcier expirant.

Cûchulainn, une dernière fois, traversa jusqu’au bout l’armée ennemie tout entière. Alors Lugaid, fils de Cûroï, ramassa le javelot meurtrier qui, tout prêt à servir, était tombé au milieu des fils de Calatin.

 » Quels exploits ce javelot accomplira-t-il, ô fils de Calatin ? demanda Lugaid.

– Il terrassera un roi, répondirent les fils de Calatin.

– Vous en avez dit autant quand Erc l’a lancé ce matin, répliqua Lugaid.

– Oui, reprirent les fils de Calatin, et notre parole s’est réalisée ; ce javelot, lancé par Erc, a mortellement frappé le roi des chevaux d’Irlande, c’est-à-dire le Gris de Macha.

–  » Je le jure, répondit Lugaid, je le jure par le serment que prononce ma nation, le coup donné par Erc n’a pas frappé le roi que ce javelot doit tuer. « 

Alors Lugaid lança le javelot à Cûchulainn, il l’atteignit, et les entrailles du héros, sortant, se répandirent sur le coussin du char. Aussitôt le Noir de Merveilleuse Vallée [second des chevaux de Cûchulainn] partit, emportant ce qui restait du joug brisé ; il regagna le lac noir de Muscraigé Tiré, c’est-à-dire le pays où Cûchulainn l’avait pris ; le cheval, à son retour, se précipitant dans le lac, le fit bouillonner.

Cûchulainn resta seul dans son char sur le champ de bataille.

 » Je désire, dit-il, aller là-bas au lac pour y boire.

– Nous te le permettons, répondirent ses ennemis, mais à la condition que tu reviennes nous trouver.

– Si je n’ai pas la force de revenir, reprit Cûchulainn, je vous inviterai à aller au-devant de moi.  » Il ramassa ses entrailles, les remit en place, et [à pied] gagna le lac. De sa main, en marchant, il maintenait ses entrailles. Il but et se baigna dans le lac en se serrant le ventre avec la main, et voilà pourquoi le lac de la plaine de Murthemné s’appelle Lac de Lâmrath, c’est-à-dire du bienfait de la main. On l’appelle aussi Lac de l’Eau Mince.

Après avoir bu et s’être baigné, Cûchulainn s’éloigna de quelques pas. Il invita ses ennemis à s’approcher de lui. Un parti nombreux, se détachant de l’armée, s’avança. Cûchulainn fixa son regard sur ce groupe hostile. Il alla s’appuyer contre la haute pierre qui est dans la plaine, et, à l’aide de sa ceinture, il attacha son corps à cette haute pierre. Il ne voulait mourir ni assis ni couché ; c’était debout qu’il voulait mourir. Puis ses ennemis vinrent se ranger à l’entour. Ils restèrent autour de lui sans oser l’approcher, il leur semblait encore vivant.  » Honte à vous, dit Erc, fils de Coirpré le Héros des Guerriers. Honte à vous si vous ne prenez pas la tête de cet homme, si vous ne vengez pas mon père dont il a emporté la tête, mon père dont la tête, enterrée ensuite [en Tethbal avec le cadavre d’Echaid le Héros des Guerriers, n’a été que plus tard réunie à son corps, en Sid-Nenntal, derrière l’eau. « 

Alors on vit arriver le Gris de Macha, il voulait protéger Cûchulainn tant que l’âme du héros serait présente, et que la lumière de la vie brillerait sur son front. Il fit trois charges terribles autour de son maître ; à coup de dents il tua cinquante hommes, et chacun de ses sabots en tua trente autres. Le nombre des ennemis qui succombèrent est cause de cette expression proverbiale :  » Rien n’est plus ardent que les charges du Gris de Macha après la mort de Cûchulainn.  » [Puis ce cheval s’en alla].

Des oiseaux vinrent percher sur l’épaule de Cûchulainn.  » Ce pilier-là n’avait pas l’habitude de porter des oiseaux.  » dit Erc, fils de Coirpré. Alors Lugaid, fils de Cûroï, prenant par derrière les cheveux de Cûchulainn, lui coupa la tête. Aussitôt, de la main de Cûchulainn l’épée tomba; elle atteignit la main droite de Lugaid qui tomba coupée sur le sol ; pour venger la main de Lugaid on coupa la main droite de Cûchulainn.

L’armée se mit en marche, portant la tête et la main droite du héros vaincu ; elle arriva ainsi à Tara. On y montre encore l’endroit où la tête et la main droite de Cûchulainn furent enterrées avec son bouclier.